Souvenirs.......samedi 29 avril 2006, Angélique.

 

J’ai repris un kilo et j’ai peur. J’ai paniqué en voyant ce chiffre, pourquoi? Qu’est ce que l’anorexie finalement?

Il y a quelques années, quel plaisir de constater la baisse de ces chiffres! Un bonheur quotidien debout et à jeun sur une balance, à quel prix? Je n’ai jamais vraiment eu faim, je ne me nourrissais pas, j’utilisais la bouffe comme une drogue.

Je n’ai pas vu un poids en chute libre, je ne me suis pas vu maigrir, juste des chiffres en baisse comme si mon corps n’avait rien à voir avec eux. Une occupation intellectuelle des diverses méthodes utiles à cette diminution, en fait un comportement envahissant qui ne laisse pas de place pour le reste.

Étrange! Je me sentais bien, euphorique et en pleine forme. Je développais une incroyable énergie pour les activités physiques : selon moi, tout allait très bien. C’est le regard des autres qui me donnait une autre image de moi-même, image que je n’acceptais pas.

Sauter un repas, puis deux, puis trois, quoi de plus normal? Des chiffres irréels avec lesquels je jouais : en baisse je gagnais, en hausse ils me battaient et je développais une nouvelle stratégie destinée à la baisse du lendemain. Le jeu de la balance ou comment remonter son estime de soi par quelques grammes en moins : « je suis capable de.. ».

Je me sens bien dans le manque, dans ce vide : propre dedans comme dehors. D’ailleurs, j’utilisais n’importe quoi pour me laver; la peau « gratté » et les intestins « récurés » avec des laxatifs et tout ce qui pouvait me donner cette illusion de propreté. Tout ce qui était avalé devait ressortir, je buvais eau et thé (ou café) en trop grande quantité. Et sans que ça me semble anormal, je me suis habillée en 14 ans (jusqu’à 35 ans!!!!!!!!).

Mais rien ne dure éternellement. Ma très grande forme a laissé place à un point de coté permanent, aux vertiges, insomnies, fatigue..... J’ai pris conscience de mon état physique en me cassant un doigt......................................en passant le balais!!!!!!! J’ai vu mon comportement bizarre face à la nourriture et j’en ai parlé.

On m’avait depuis longtemps collé une étiquette « ANOREXIQUE », personnellement je ne voulais pas entendre ce mot là. A quoi ça sert de tout rentrer dans des cases?

Cependant, j’ai bien réalisé que si je voulais tenir debout, il me fallait reprendre une alimentation correcte et quelques kilos. 39 kilos, surprise!!!! Monter sur ma balance tous les jours ne m’avait pas servi à mesurer les dégâts mais l’entendre de la bouche d’un médecin m’a remis les deux pieds sur terre. J’étais d’accord sur le fait qu’il me fallait manger pour retrouver des forces.

Ça semble si simple! Ben voilà, je vais manger et ça va aller!

Seulement voilà, j’étais comme piégée, je ne POUVAIS plus manger. La présence d’aliments dans ma bouche, devoir avaler et digérer, ce qui est en théorie tout à fait naturel; je l’ai vécu comme une torture. Je me suis identifiée à une oie gavée.

Pourtant je buvais du lait chaud avec du chocolat et quelques fruits, on ne peut pas parler de « gavage ».

J’ai tout d’abord pensé que je devenais folle, et puis mourir m’a semblé la seule issue de cet enfer. La nausée, les journées passées à vomir, mon corps qui n’était plus le miens, je me voyais obèse et chaque gramme pris était un supplice.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer ça sans l’avoir vécu. Il y a une réelle incapacité à voir son corps tel qu’il est et non une farouche volonté de maigrir. Comment arrive-t-on à imaginer tous les aliments à la queue leu leu dans l’intestin comme des corps étranger? D’où vient cet horrible sentiment de salissure qui me poussait à me brosser les dents jusqu’au sang et à ne plus penser qu’à une chose : évacuer tout ça hors de moi?

Comment ai-je fait?

J’ai fait appel à ma raison et je me suis débarrassée de la balance. J’ai demandé de l’aide à mon médecin parce que j’avais besoin d’une voix neutre pour faire taire ma petite voix critique intérieur. J’ai aussi tenu un carnet alimentaire (annexe) parce que :

1/ Je n’avais aucune idée de ce qu’il faut manger

2/ Je me mentais en me disant avoir mangé mais le fait d’écrire et de garder ce tableau sous les yeux me rappelait à la réalité tout en ayant un coté rassurant : ni trop, ni trop peu.

Ce carnet m’a aussi aidé à voir que contrairement aux idées reçues, je ne classais pas les aliments en fonction de leur valeur calorique mais selon un critère bien particulier : leur « propreté ». Pour moi les amandes et les noix sont des aliments propres par excellence ainsi que les clémentines, les bananes, le lait et la farine complète. Très amusant, je mange des pâtes complètes mais pas des classiques par exemple.

Il m’a fallut un peu plus de deux ans pour parvenir à prendre mes repas à table avec mon mari et mes filles. Mon poids est resté chaotique : alors que la valeur calorique des aliments m’indiffère, avoir un corps de femme m’effraye.

Le retour des règles, les formes de mon corps associées à leurs poids sur cette balance, ont représenté mon principal problème.

J’ai été surprise de lire que l’image féminine moderne des podiums et de nos tops Model osseux jouaient un rôle majeur dans les troubles de l’alimentation.

Mon idéal féminin reste la fée Clochette et j’accorde peu d’importance à mon image. J’estime que la beauté est intérieur, je ne veux pas être belle (ça me fait peur) et mon corps n’est pas une affiche marketing de la femme que je suis.

J’aimais mes 40 kilos parce que justement ils me protégeaient, ils ont plus suscité la crainte que l’envie : illusion de sécurité.

Que reste-t-il de tout ça maintenant?

Je garde une certaine fragilité alimentaire comme si le moindre souci s’incarnait dans mon assiette. Je le sais. Alors une fois par mois je vais chez le médecin, seul endroit où j’accepte de monter sur la balance.

Je ne peux pas manger si mes aliments ne sont pas lavés et préparés par mes petites mains bien propres, dans MA vaisselle bien lavée. Je n’ai jamais faim mais j’ai un faible pour le chocolat noir alors je termine toujours mon repas par mon carré de chocolat : c’est peut être idiot mais au moins je termine mon repas (galère) sur un petit plaisir.

Comme je mange pour vivre, je me suis rentrée dans la tête que mon alimentation est la première médecine du bien-être : effectivement, physiquement je vais très bien.

Je continue à faire du sport mais par plaisir. J’ai appris à ne pas dépasser mes limites (gros progrès)

Tout ce qui est naturel pour la majorité de la population est « appris » chez moi mais au moins je n’ai plus de risque de me retrouver dans un hôpital avec une sonde pour me remplir l’estomac.

Certes, je ne peux pas manger dans un restaurant (j’avoue que je n’essaye même plus parce que passer les heures qui suivent la tête au dessus des toilettes et les jours suivants à me convaincre à remanger normalement ne m’emballe pas plus que ça), j’évite aussi d’aller chez des amis aux heures des repas (ils savent pourquoi), laver ma cuisine, mes légumes et mes fruits me prend un peu de temps (c’est lourd mais je fais avec) et même si je vais boire un café dehors il faut qu’il soit dans un gobelet en carton (à usage unique quoi!). Avec un peu d’humour, c’est vivable.

Je viens de lire que seules 5% des femmes s’habillent en 36, ben voilà pourquoi je ne trouve jamais rien à ma taille dans les boutiques!!!! Pas dramatique, je me fiche autant de mes fringues que de cette fameuse « image » (sauf cas particulier, je viens d’apprendre qu’une belle façade sociale peut s’avérer utile). J’ai aussi appris à ne pas prendre en considération ce que pensent les autres de ma tenue vestimentaire.

Ce que je pense des hospitalisations avec « contrat de poids »

Puisque j’ai la possibilité de m’exprimer je vais en profiter.

Je suis en conflit avec la nourriture (encore maintenant) et avec mon corps de femme. Ce qui m’a le plus aider est de vivre avec des personnes qui ne sont jamais entrées dans ce conflit, ils m’ont laissé mener ma petite guerre toute seule dans mon coin, n’ont jamais tenté de me pousser à manger. Ils ont continué à vivre, me considérant comme si tout était normal.

Je les remercie au passage.

Je pense que ce comportement est utile à communiquer quelque chose (ne me demandez pas quoi). Hors la communication doit passer par la verbalisation, l’écriture......mais pas dans un comportement. Les rares personnes qui sont entrées en communication avec moi par la bouffe se sont enfermées dans ma prison et ne pouvaient donc plus m’en faire sortir.

Si un enfant ne parle pas et que vous acceptez ses cris et ses gestes pour le comprendre et lui répondre comme il le souhaite, pourquoi se mettrait-il à parler?

La bouffe est pour moi (c’est mon cas perso, n’engage donc que moi) la représentation matérielle d’un conflit probablement affectif? Finalement, bébé, ma vie dépendait de la nourriture offerte par ma mère. Boris Cyrulnik a employé le terme de « nourritures affectives » que je trouve bien approprié. Je crois qu’un bébé attend de sa mère non seulement d’être nourri mais aussi aimé. Il me semble naturel de donner le sein ou un biberon en offrant aussi la chaleur et la sécurité de ses bras.

Ma mère m’a nourri, sans plus.

C’était important pour elle que je mange.

A mes pleurs, elle répondait « présente » avec un biberon calé entre deux oreillers.

Je crois que j’attends encore qu’elle me prenne dans ses bras pour me dire qu’elle m’aime.

Je ne sais pas s’il y a un rapport mais je me suis comportée comme une petite fille (avec un corps de petite fille) qui ne se nourrit pas par elle-même. Quoi de plus logique pour celui qui la regarde que de lui remplir une assiette? Bizarrement, ma mère a voulu le faire et ça n’a eu pour effet que de renforcer le jeûne, le conflit et ma colère contre cette personne qui voulait me voir manger.

J’attendais autre chose.

Cet autre chose, je l’ai trouvé dans le cabinet de ma thérapeute jusqu’à ce que je « grandisse »: de ma mère je n’attends plus rien, je préfère compter sur moi.

Mais que fait-on dans ces hôpitaux où l’on applique encore ce fameux « contrat de poids »?

On a un fabuleux contrat écrit avec des objectifs et un système punition/récompense : XX kilos et on peut avoir notre courrier, XXX kilos et on a le droit de recevoir des coups de téléphone.........

C’est vivre en isolement avec d’autres personnes ayant le même problème, avec des repas établis par une diététicienne et des calories bien « pesées », c’est la pesée matinale (pour savoir si on a droit à sa récompense). Je trouve personnellement que c’est une autre manière de vivre en conflit avec la bouffe.

Le système accepte la communication « bouffe », rentre dans l’obsessionnel « balance », infantilise par le principe « punition/récompense » et conforte dans le calcul « bouffe/calories ».

Dans une clinique que je ne citerai pas, la diététicienne assiste au repas pour « corriger » vos manies (découpage de la nourriture en petits morceaux, tri, durée du repas.......). Le plateau doit être entièrement vide : bref le conflit est bien présent.

Les kilos sont pris au « forcing » dans le seul but de retrouver le droit de sortir mais qu’arrive-t-il quand on en sort? Que se passe-t-il quand on n’a plus personne pour établir le contenu du plateau?

La balance est toujours là, la base de calcul « bouffe » aussi et tout ça continue à cacher le réel problème. Je ne crois pas qu’un trouble alimentaire soit une maladie. Si c’était le cas, on aurait depuis longtemps trouvé un médicament ou un moyen de le soigner non? Je crois qu’un comportement envahissant quel qu’il soit s’installe pour focaliser la pensée sur lui. Même si ce comportement est douloureux, il cache une souffrance bien plus grande qui ne s’exprime pas plus simplement.

©Angélique (A.N), tous droits réservés.

 

<Page copy protected against web site content infringement by Copyscape>

 

Accueil

Classement de sites - Inscrivez le vôtre!